Les Damnés de la vallée des morts chapitre II.

CHAPITRE II

Une brise venant du nord éloignait les nuages qui voilaient les quatre lunes surplombant les territoires. Les astres illuminaient le ciel au-dessus de la cité léthargique baignée d’un halo lumineux. Les sentiers, incrustés de pierres inégales, bordés par une végétation exubérante, sillonnaient le village tout en reliant les nombreuses maisons et commerces. Quelques réverbérations lumineuses fuyaient des fenêtres de l’auberge d’où sortaient des chants et des cafouillis incohérents, à la limite, inaudible. Les odeurs grisantes se répandaient hautes dans le ciel et me chatouillaient les narines. De petites créatures courraient dans les sentiers sous le scintillement des torches qui faisaient office de lampadaire. Les langues de feu crépitaient et oscillaient sous la légère brise.
Le débit de la rivière, les bruits étouffés d’impact métalliques retentissaient aux quatre coins de la cité. Faute de combustible, les torches s’éteignaient d’elles-mêmes à l’approche de l’aube. L’embrasement vaporeux des torches qui dépérissait donnait aux portes de la cité une atmosphère lugubre.
La vie avant l’apparition de l’aube reprenait son cours, chacun se préparait pour ses activités quotidiennes. Les commerçants faisaient étalage de leur marchandise. Les enfants, à l’insu des adultes, se rendaient au petit pont délabrer et jouaient à tenir en équilibre sur les garde-corps envahis par le lierre et la mousse gluante. Le puits asséché de la place du marché et son sable chaud l’entourant n’était désormais plus le lieu de prédilection des enfants. Des commerces de tous genres s’y étaient établis et le ceinturaient, octroyant par le fait même le nom de place centrale. Les enfants intimidés par les regards vigilants des adultes quittèrent le puits, et optèrent pour le petit pont abandonné qui remplaçait le puits où ils pouvaient démontrer leur intrépidité devant les dangers d’effondrement. Leur ancien lieu d’amusement devenait a priori le meilleur endroit pour bénéficier des nouveaux potins du jour. …

La rivière Urshan, noire et profonde, traversait la cité en scindant le village en son centre, donnant Arcanis Sud et Arcanis Nord. Elle procurait aux habitants grâce aux forts courants marins, des bancs de nageurs à profusion. Les lumières du château miroitaient à sa surface et oscillaient dans l’obscurité déclinante. Les courants marins dispersaient les reflets et les renvoyaient danser dans le ciel.
Tout au bout du sentier non loin de l’immense muraille de pierre, se démarquait ma forge. De là venaient les bruits de heurts métalliques qui retentissaient par les fenêtres et allaient se perdre dans la vallée. Les rayons de lumière projetés par les astres qui se retiraient projetaient d’inquiétantes ombres sur les branches et le feuillage des arbres que l’on aurait pu confondre avec des créatures nocturnes.
Retiré du village, près d’un marais se profilait une chaumière à l’allure rustique, disons, délabrée construite de pierre et de bois. Le toit en mansarde semblait vouloir s’effondrer au moindre impact. Le nombre de réparations précaires lui donnait tout de même un petit air mystérieux. Sur le côté est de la chaumière, près du mur de pierre arrière affaissé, des grumes entières gisaient sur la terre battue délimitant la chaumière des marécages. L’arrière ressemblait à une terre en perdition envahie par une végétation éparse et sèche. Une petite passerelle confectionnée de corde et de bois passait au-dessus du marais ou seules de petites créatures inoffensives vivaient. La porte de bois défraîchi s’ouvrait sur un intérieur plus chaleureux ou un feu y grésillait. J’entendais le grésillement d’un Andralus sur le feu et j’en avais l’eau a la bouche, mais ce n’est pas pour un repas gratuit que je vais voir mon père. Je mis pied à terre sur le côté de la chaumière promettant à Adragor que ce ne serait pas bien long, mais on ne sait jamais.
« Des promesses, des promesses, tu me dis la même chose à chaque fois et il y a toujours des imprévus, t’as une vie compliquée fiston. »
« Une vie simple, bah! pas pour moi, le destin en a décidé ainsi. »

Quand j’entrai dans la chaumière, Kosalky, petit et trapu, a l’état d’esprit mélancolique, était assis près du feu, sur une chaise sculptée dans une bûche d’anghara. Son cœur d’or et ses actes de bravoure en tant que guerrier aguerri étaient connus de tous. Elles se propageaient de bouche à oreille. Elles avaient été si souvent relater qu’elles en étaient devenues illustres. Ses vieilles mains aux veines proéminentes, parsemées de taches brunes et déformées par l’arthrite, étaient recouvertes de cicatrices. Il affûtait la longue et large lame de son glaive mis au rencart depuis de longues années. L’usure de son épée témoignait de son long parcours, mais ceci est une autre histoire !

Au centre de la pièce s’élevait l’âtre de pierre, noircie par la suie. Il était non pas rudimentaire, mais relativement travaillé. Attribuable au fait de l’attention assidue que lui portait le vieil homme. Le feu chatoyait de mille éclats et jamais n’expirait.
À chacun, des mouvements de la lame, les flammes s’y reflétaient, et dansaient sur les murs de rondins. L’éclairage voilé du réverbère suspendu à la poutre traversait la chaumière et illuminait faiblement une vieille table brune de forme rectangulaire et de bois massif.
J’allai m’y asseoir sans même avoir daigné regarder mon père au passage. Sans dire un mot, je m’accoudai, les mains maculées de sang séché, jointes devant ma bouche. Le sang qui s’écoulait de mes blessures, sillonnait le long de mon avant-bras et se répandait sur la table pour ensuite goutter sur le sol, mais ce n’était pas ma préoccupation.
Je portais un pourpoint en peau d’orahus sous mon armure de cuir brun lacé, doublé de fourrure. Il faisait chaud là-dessous, mais la fourrure était nécessaire. Deux épaulettes recouvertes de piques d’acier encrassés de sang figuraient sous ma cape. Imputables à leurs légèretés, mes mocassins en peau de Vork étaient attachés avec de longues lanières de cuir brunes. Ils me montaient au mi-mollet et me procuraient une aisance accrue lors des batailles. Mes deux brassards de cuirs, surmontés de pointes métalliques, étaient encochés par le martèlement des haches et reposaient sur la table. Mes gants de cuir noir épais étaient tout aussi humides et souillés de sang que ma cape, qui cependant me prodiguait une très bonne dextérité manuelle.
Une longue balafre au niveau de l’arcade sourcilière gauche me traversait le visage, évitait mon œil de justesse et se terminait sur ma joue droite. Un souvenir d’une lutte acharnée, infligé par un gorator d’environ trois à quatre mètres de haut, un véritable colosse qui, aujourd’hui, gît sous terre avec la tête en moins. Un gorator mort et sans tête est un gorator à sa place.
Un carquois en peau de zauric, empli de longues flèches aux pointes d’acier acérées, prenait appui sur le côté droit de la table. Du côté gauche, Ethanaé et Freya y étaient appuyés. Je leur ai donné un nom, car après tout, une épée ne reste qu’une épée tant et aussi longtemps qu’elle n’a pas de nom pour lui donner vie. Jamais ils ne me quittent à plus d’une portée de bras.
Je l’avais eu à mon jeune âge. Mon père disait qu’un homme devait en tout temps l’avoir en sa possession. Dur à manier pour une petite carcasse comme la mienne, je l’ai précieusement conservée en me disant que quand je serai grand elle servira.

Dissimulé sous la capuche de ma cape noire usée et humide, j’arborai un regard froid et des traits durs. Mes cheveux longs, noirs et indisciplinés, masquaient en partis mes yeux fixés au mur devant moi. Ma colère engendrait une atmosphère palpable que l’on aurait pu couper au couteau. Se rajoutant au massacre, j’étais en quête d’une vérité qui peut-être changerait tout. Pendant plus de dix-sept ans, j’ai vécu dans le mensonge. Qui suis-je, d’où je viens? D’un geste brusque de la main, j’envoyai ma capuche vers l’arrière suivi de mes quelques mèches rebelles qui me caressa le visage et me mit à me remémorer des souvenirs de jeunesse.

*****

La haute autorité avait instauré une règle qui devait protéger le peuple, celle de ne quitter sous aucun prétexte l’enceinte d’Arcanis. Ignorant ces restrictions, la famille de Freya se rendit sur les bords de la rivière Urshan pour un après-midi de pêche et de baignade.
Ne pas s’être soumis à cette règle qu’ils prenaient à la légère leur coûta la vie. La menace qui pèse n’était pas visible pour eux. Quoi qu’il en soit, la famille croyait en toute impunité qu’aucune épée de Damoclès ne pouvait s’abattre sur leurs têtes en étant proche des portes de la cité.
Ce qui devait être une journée divertissante de détente et de plaisir tourna en un abominable carnage. Un seul petit moment d’inattention de leur part suffit pour qu’ils se retrouvent encerclés par une horde de gorators. Ils furent écorchés vifs. Les cris finirent par alerter certains guerriers qui se précipitèrent vers la horde, épées brandies à bout de bras, mais trop tard, les gorators avaient pris la fuite en leur laissant des cadavres mutilés.

Les parents furent retrouvés pendus à une branche calcinée, au bord de la forêt d’Elendur, brûlé et écorché vif, une lance ancrée au sol soutenait le corps de la petite Freya dont la tête figurait à ses pieds. La pauvre petite avait vécu ses derniers moments dans une cruauté cauchemardesque. Ce n’est que lorsque j’eus des échos de la nouvelle morose que ma colère envers ces monstres commença son ascension à l’intérieur de mon petit corps frêle.
J’ai, pour honorer sa mémoire, donné son nom à mon épée et juré un jour de la venger.

Une réflexion sur “Les Damnés de la vallée des morts chapitre II.

  1. Diane G. dit :

    Wow, que de détails, j’en ai la tête qui tourne. Moi je verrai deux chapitres avec celui-là. Il y a l’info du village et sa description, on rencontre son père, on apprend l’histoire… Cependant j’adore en savoir plus à mesure que je lis. Ce son des mots nouveaux pour moi et plusieurs tu les as inventés, tu as beaucoup d’imagination. Un point qui revient, j’aimerais des dialogues et des gestes qui disent les émotions ou sentiments des personnages. Tu les décris bien mais ça fait une longue suite à lire sans sentir assez ou deviner les profondeurs des émotions. Ce n’est que mon avis de néophyte pour ce genre de roman…

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