les damnés de la vallée des morts chapitre III.

CHAPITRE III

La chaleur inondait la pièce et m’enveloppai, dégageant une atmosphère paisible. La porte de bois grise desséchée aux gonds rouillés restée légèrement entrouverte, grinçait suivant un rythme de va-et-vient. Une faible brise laissait pénétrer les bons arômes des chaumières avoisinantes. Les effluves s’infiltraient dans la pièce et s’amalgamaient avec l’effluence du cuissot d’Andralus et du ragout de gorloth. Quatre chaises sculptées avec précision dans du bois d’anghara cerclaient la table massive appuyée sur le mur de rondins dans le coin droit. Les armes utilisées par mon père au cours de sa longue vie de guerrier y figuraient sous une épaisse couche de poussière. Cette guerre, qui, selon mes convictions profondes, pourrait être stoppée une fois pour toutes. Pour y mettre fin, le mal devait être détruit à la source.

Il vint pour me mettre la main sur l’épaule mais je le regardai avec un regard qui lui fit rétracter son geste.
Pourquoi es-tu venu me voir, je croirais voir mon exécuteur.
Je le regardai avec mépris.
D’où est-ce que tu arrives, fils?
Mes yeux quittèrent son regard qui me semblait coupable, sans dire un mot. Je n’avais pas envie de parler pour le moment, je préférais remettre un peu de calme dans le chaos de mes émotions.
Ma foi, est-ce que tu t’es fait couper la langue, fils, dis-moi ce qui te tracasse ?
Je me mis alors à songer à mon enfance chimérique. Jeune garçon, on m’avait contraint de revêtir la peau d’un personnage qui n’était pas moi, mon destin devait être le sien et non le mien. Un destin où les combats faisaient partie du quotidien et où mes rêves de jeunesse perdaient toutes leur importance.
Erakor était mon mentor, un homme qui s’en tenaient à des buveries journalières, des bagarres, et des discussions désagréables pour mes petites oreilles, ses activités étaient devenues ma réalité routinière. Elles se limitaient à prendre place au côté de mon tuteur et me plier à son mode de vie. Moi je me sentais perdu, minuscule au milieu de ce monde de froidure.
Je voyais des hommes quitter le château sans jamais revenir, ou bien regagner l’intérieur des murs, affreusement mutilés. Derrière le château, je devais évider les fosses, ou les hommes décédés aux combats étaient enterrés, digne de leur statut de héros de guerre. Elles se multipliaient à une vitesse phénoménale. Je devais assister et participer à l’enterrement des guerriers tombés au combat. Je devais rendre honneur à des hommes que je ne connaissais pas, et lesquels mourraient pour des raisons que je trouvais inutiles.
Quand je me faufilais sous ma couverture aussi froide et humide que le dortoir lui-même, les images de ma journée me hantaient. Chaque soir, elles devenaient plus insupportables et contribuaient et alimenter ma colère et ma soif de vengeance. Mes journée bien mélanger avec mon imagination débordante donnait vie à mes cauchemars ou ombres menaçantes dans chaque coin sombre du dortoir, attendaient le moment propice pour me capturer et m’emprisonner au plus profond des enfers.
Qu’avais-je fait de mal pour qu’on m’abandonne à un tel destin ?
Quand je trouvais le sommeil, l’apocalypse des champs de bataille chuintait dans mes oreilles et venait me rejoindre déclenchant mon imagination, chaque soir ce même manège recommençait.


Quinze ans plus tard le petit garçon que j’avais été, n’existait que dans un tout petit recoin de moi-même. Cette vie, fit de moi un homme rempli de rancœur et dissocié de ses émotions. Ma réputation me précédait chez les uroks et les gorators les gorators, ils me donnaient le surnom de, eyalisrum diurn, dans leur langage, et dans celui des Arcaans la signification est, la fureur des Dieux.
Aujourd’hui, je tente des me remémorer des souvenirs de jeunesse lointains presque estompé de ma mémoire, mais d’infime petite parcelle subsistait. On m’avait façonné à l’image d’un guerrier, animé par la rage et qui transpirais une soif démesurée de vengeance. Seule ma faculté de réfléchir me distinguait de la barbarie des uroks et des gorators, du moins ce que je croyais. Dans ma jeunesse, je me vouais à un tout autre destin.

Je savais qu’il ruminait lui aussi, mais ce qu’il ruminait découlait du mystère. Il revint avec une tasse d’Aloie dont je pris une grande gorgée sans daigner le regarder et la déposa sur la table avec fracas. Je crois qu’il pouvait ressentir ma colère, sans doute la raison de son inquiétude.
Je levai les coudes en le fixant du regard, pendant qu’il essuyait le sang gélifié répandu sur la table. Ensuite, il prit place près de moi et avala une gorgée du breuvage chaud en passant ses doigts dans sa grosse barbe hirsute.
Sans prononcer le moindre son. Je me levai la tête tout en le fusillant du regard pour faire les cent pas.
Tu sembles nerveux et pensif… allons-nous jouer aux devinettes longtemps, s’impatienta-t-il sur un ton sec ? Tu entres ici sans me regarder et me parler, alors, que suis-je censé comprendre?
— Nop, pas de devinette, je n’ai pas le cœur à y jouer et crois moi. Toutefois à bien y penser, je ne vois pas de mal à ouvrir les hostilités avec une toute petite énigme, dis-je avec une pointe de dérision. Dis-moi! … qu’est-ce qui ait petit, insensible, menteur, lâche avec une barbe et qui fout la vie de son fils en l’air ?
« Il connait la réponse, mais là, comme un innocent, il va me répondre, ben, je ne sais pas » pensai-je en faisant une moue d’indifférence.
J’étais en quête de la vérité et je n’entendais pas à rire.
Euh … je n’en ai aucune idée, dit-il innocemment en bégayant.
« Et voilà, j’avais raison »
— Voyons, père, ne fais pas l’innocent, la réponse est simple … Je le regardai d’un regard méprisant, je m’interrogeai quelques instants avant de continuer. Pense un peu et tu trouveras… l’attente n’étant pas une de mes vertus je lui donnai alors, avec impatience, la réponse, dont il n’a pas été très friand. Toi, le toisai-je.
Hors de lui, Kosalky se leva et recula de trois pas restant à distance respectable de moi. Bonne chose.
Tu entres dans ma demeure en m’évitant, tu ne me regardes pas et quand tu le fais, on dirait que tu veux m’assassiner. Tu verses ton sang sur ma table et mon plancher et de plus, tu m’insultes. Que dois-je comprendre par ce comportement inacceptable? vociféra-t-il. Si, le seul moyen que tu as trouvé pour obtenir mon attention, c’est de m’insulter et me mépriser! Tu peux toujours aller te faire voir.
Ouaip, n’oublie pas qu’on m’y a entrainée! rétorquai-je sèchement.
Je pris un grand trait de la boisson chaude qui ne me mettait nullement de baume sur mes émotions, déposa ma tasse avec une telle violence que la table vibra, renversant presque tout l’aloie et me leva brusquement. D’une main agile, Kosalky rattrapa ma tasse qui se dirigeait vers le bord de la table. Il est toujours alerte le vieux.
Je lui jetai un regard furieux, en passant les doigts dans ma longue crinière noire, la rejetant vers l’arrière et qui aussitôt retombait .
Ne fais pas l’enfant, discutons entre hommes civiliser
Je me ressaisissais et le regardai droit dans les yeux.
— Ouaip, toutefois ce n’est pas mon cas, pff, entre hommes civilisés, non, mais tu veux rire, je n’ai pas envie en ce moment d’être civilisé, oh! Non ! m’exclamai-je en secouant la tête négativement?
Et de quoi suis-je coupable à tes yeux ?
C’est à toi de me dire, je ne me suis pas réveillé en me disant bon, ce matin je vais me battre, tuer quelques gorators, voir mes camarades se faire massacrer après une bonne chicane avec mon père. Ça fait une demi-vie que j’attend la vérité venant de toi, ma patience dégringole.
Réponds-moi à une question laquelle je n’ai jamais eue de réponse. Es-tu mon père ? lui demandai-je en plantant mon regard dans le sien, les mains sur la table, et à deux pouces du nez ?
Je ne comprends pas ou tu veux en venir. Voyons, je suis ton père, pourquoi cette question ridicule, m’interrogea-t-il nerveusement en changeant de siège.
Tu vas faire l’innocent toute la nuit, s’il y a une chose que je sais, c’est que tu n’es pas mon père biologique, je suis celui que tu voulais que je sois, hier je n’étais qu’un enf…
Sois plus claire et dis-moi ce que tu me reproches, s’énerva mon père en reprenant sa place ? Je continuai ma phrase sans tenir compte de son interruption. Cependant, ma voix augmenta de plusieurs octaves en appuyant fortement sur le mot enfant.

…Un enfant avec ses chimères et aujourd’hui, je ne suis que l’ombre de moi-même. Je suis quelqu’un d’autre, quelque chose d’autre, quelqu’un qui vit avec des souvenirs macabres et des visions d’horreur qui ont remplacé mes rêves. Je ne suis qu’une enveloppe corporelle animée par la haine, le ressentiment, l’envie de tuer, qui n’a ni conscience ni pitié, je suis un barbare, voilà, tu en veux d’autres? crachai-je, le visage déformé par la colère. Pourquoi m’as-tu livré aux mains d’Erakor ? Quelles sont mes vraies origines ? Et je le canonnai de question en affichant un regard noir qui terroriserait un gorator,
Mon père m’écoutait et jouait nerveusement avec sa tasse.
— Chaque jour je prenais de t… En disant ces mots, le vieil homme venait de confirmer toutes les accusations que je lui prêtais. Il laissa échapper un soupir de découragement et versa une larme qui se perdit dans sa grosse barbe grisonnante.
Je serai les dents à m’en disloquer les mâchoires.
— Fini les devinettes, tu as toute mon attention, tu peux continuer, lançai-je avec sarcasme en me croisant les bras et me dépliant les jambes sur la table. Je me basculai sur la chaise. Savais-tu que chaque soir sur ma couche je voyais ton visage sans comprendre pourquoi tu n’étais plus présent ? Avec le temps, tu es tombé dans l’oubli! Complètement livré à moi-même, je n’ai eu qu’un seul choix, celui de me mettre au diapason. Pour moi, Erakor n’était qu’un simple guerrier, un ivrogne qui parle fort, mais détrompe-toi, c’est de l’histoire ancienne. J’ai cheminé toute mon existence jusqu’à présent avec la mort dans l’âme alors aujourd’hui… il repoussa ses cheveux vers l’arrière avec ses doigts.

— Il n’y a pas seulement ta vie qui a pris un autre tournant. Affirma le vieil homme.
Bon, qu’est-ce que je vais encore apprendre? Il est le meurtrier de ma mère, il a assassiné ses voisins, et encore il est le créateur des gorators ? pensai-je en affichant un visage tordu de dédain.
Nomme-m’en un ou une, et surtout ne me dis pas la tienne !
Ta sœur, s’écria Kosalky, les yeux brumeux! Ta sœur, eh oui ! Elle a souffert d’une autre façon, non pas physiquement, mais …
Qu’est-ce que tu lui as fait? aboyai-je en repoussant une mèche rebelle derrière mon oreille.

Ma colère grimpa jusqu’à atteindre son paroxysme. D’un mouvement brusque, je me levai et renversai presque la table qui fut stoppée par la jambe blessée de mon père.
—Holà! Fils! Cria-t-il
Sur ma lancée, je projetai ma tasse qui vola en éclat en se fracassant sur le mur. Les fragments d’argile se répandirent dans presque toute la pièce. L’aloie s’écoula le long des rondins et créa une flaque sur le parquet. Je plantai mon regard noir dans celui de mon père et de mes deux poings, frappa la table. Mes deux brassards fichés de pointes métalliques, mes gants ainsi que mes épées et mon carquois, furent catapultés au sol, la tasse de mon père se renversa et tomba sur le plancher se brisant en mille morceaux. Pour éviter le liquide brulant qui s’écoulait sur le sol, il dut se lever promptement et reculer d’un pas, il ne fut pas assez rapide et le liquide chaud se répandit sur son pantalon brun, lui brulant la cuisse par le fait même. Hors de lui, il replaça la table et y appuya ses deux mains violemment.
C’est assez jeune homme, tu te calmes, s’écria-t-il.
— Dis-moi, quel genre d’homme es-tu pour agir de la sorte? lui demandai-je en lui dardant le torse
« S’il a fait du mal à Dayéra je… je… je ne réponds pas de mes actes… »
Devant une telle provocation, Kosalky, s’énerva et me fit face avec une intonation qui ne laissait guère place à l’interprétation…
— Tes doigts, tu te les mets ou je pense, et tes regards menaçants ne m’impressionnent pas, le toisa Kosalky. Tes réactions violentes ne m’intimident pas et tout ce que tu pourras faire non plus, alors, si tu n’es pas prêt à me prêter attention, sort de ma demeure et cesse de m’importuner. Je te le redis, va te faire voir.
OK, OK, ne t’énerve pas, je te signalerai que je ne suis pas ici par galanterie, mais pour connaitre la vérité. D’un geste brusque, j’envoyai valser quelques mèches vers l’arrière, malgré cela, elles me retombaient aussitôt devant les yeux. OK, je me calme, et toi, tu me dis ce que je veux savoir. Je pris donc une attitude moins provocatrice.

— Qu’est-ce que tu aimerais entendre ? Que je regrette mes choix ? Ben, non, que je suis un père indigne ? Non, que je suis un menteur, non plus, alors, quoi, quoi ? Dis-moi ce que tu veux entendre, railla-t-il. J’ouvris la bouche, mais me ravisai aussitôt, je préférai réfréner mes mots.
« Tu n’aimerais pas ma réponse! Vieil homme ». Songeai-je
Je ne me sens pas coupable de mes choix … maintenant, prends une grande respiration et ferme-la si tu veux que je dise la vérité !
Si tu ne te sens pas coupable alors pourquoi es-tu tout bouleversé?
Parce que contrairement à ce que tu penses, exprima-t-il avec émotion…, il baissa la tête un instant avant de poursuivre … mes enfants m’ont manqué cruellement, je crois avoir fait le bon choix, oui d’accord ta vie a été autrement que tu l’aurais imaginé, mais tu en as une. Erakor a toujours été là pour toi ?
Hummm ouaip, on peut-dire, chaleureux comme un pic enneigé! Néanmoins, les choses se sont améliorées plus tard. Alors, m’impatientai-je, explique-moi!
Connaissais-tu les vraies raisons de ta présence au château ?
Nop, dis-je en tournant en rond comme un lion en cage mais j’aimerais bien entendre la version, « Kosalky ». Je suis fatigué de vivre dans le mensonge, et l’ignorance. Je ne fais que tourné en rond et alimenter mon ressentiment à ton égard.
Comme appui pour se lever, mon père se servit de la table, et clopina en direction du buffet. Il prit deux tasses sur l’étagère et, avant de les emplir, s’appuya les mains contre le mur et grimaça de douleur. Du coin de l’œil il fixait les morceaux d’argiles dont j’avais avec brillance recouvert le sol, et soupira. Il emplit les deux tasses, revint à la table toujours tout en se déhanchant. Il blagua afin de détendre l’atmosphère.
— Si tu veux la lancer, fais-le par la fenêtre cette fois, ça m’évitera de me pencher et en plus ce sont mes deux dernières tasses.
« Blague, blague, j’ai envie de rire moi »
Il se rassied, prit une grande gorgée avant de tirer sa chaise vers la table avant de m’adresser la parole. Il flatta sa grosse barbe et croisa les bras. Tout ce que tu entendras aujourd’hui, dis-toi que je devais le faire. J’ai dû vivre avec ce vide intérieur et cette culpabilité.
Je vins pour émettre une platitude, mais, d’un signe de la main, il me fit comprendre de ne pas l’interrompre. J’abdiquai et ravalai mon commentaire.
Ma parole a toujours été sacrée, alors je l’ai respecté.
À qui l’avais-tu donné cette parole, demandai-je intrigué ?
— J’avais fait la promesse à ton père… que s’il arrivait quelque chose à lui, ou à ta mère, je prendrais soin de toi, il se doutait que quelque chose ne tournait pas rond et comme de fait, peu de temps après, ils ont été assassinés.
Je sentis les muscles de ma mâchoire se raidirent et tressauter sous ma peau. J’étais confus, mais je voulais en savoir plus, les choses devenaient intéressantes. Mes jointures devinrent blanches et mes blessures se remirent à souiller la table de mon sang, tant je serai la tasse.
Mon père, répétai-je ! tu veux rire de moi ?
Non pas du tout, mais avant de poursuivre, soignons tes blessures, s’inquiéta son père.
Nop, t’inquiètes, ce ne sont que des égratignures… En revanche, les choses deviennent captivantes ! Tu parlais de mon père, je crois ?
— Oui, Bon ! Alors, prends ça, et il lui lança une serviette … essuie ton bras avant que le sang coule partout. J’entourai mon avant-bras avec la serviette. J’avais de sérieux doutes au sujet de mon père, mais là, j’y étais confronté, savoir que je n’avais plus d’identité m’obnubilait.
Kosalky remarqua mon expression de confusion, baissa la tête et une larme coula le long de sa joue pour aller se suspendre au bout de son nez.

 

 

Une réflexion sur “les damnés de la vallée des morts chapitre III.

  1. Diane G. dit :

    Captivant, j’aime les échanges entre les deux hommes. J’ai presque des frissons et même une petite larme parce que c’est vraiment touchant. Il y par contre une confusion au niveau du narrateur. Il semble parfois être Élarden et d’autres fois un narrateur à la 3e personne. Mais ça n’enlève rien à la compréhension de l’histoire.

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