Les damnés de la vallée des morts chapitre IV

Chapitre IV

Une embuscade tendue par les gorators coûta presque la vie à mon père et ses frères d’armes. Ce jour-là, presque toute son armée fut annihilée, lui eut la jambe droite mutilée. Une hallebarde avait traversé sa cuisse et effleuré l’artère fémorale. Des nerfs furent détruits et des muscles scindés au passage. Une morsure d’érebus à l’épaule gauche répandait des bactéries mortelles dans son système sanguin et empêchait la coagulation de l’hémorragie.

Son épaisse cuirasse fut transpercée par plusieurs flèches. Atteint au torse par une lance, le cœur avait été épargner de justesse. Une collection d’ecchymoses recouvrait son corps. Ses blessures béantes à la tête laissaient s’écouler un torrent de liquide écarlate qui lui voilait la vue. Une rémission, était-elle possible dans un état aussi irrécupérable ? Personne n’y croyait. Sa respiration entrecoupée, le sang qui lui sortait par la bouche, sa couleur laiteuse et son corps qui se refroidissait déterminait les symptômes cruciaux d’une mort imminente. Il fut quand même transporté dans un petit hôpital improvisé, derrière les remparts.

Près d’une année s’écoula pour sa totale rémission.

Les guérisseuses croyaient à un miracle, à la miséricorde de leur dieu Orven. Pour Kosalky, son rétablissement venait de l’attention constante et les soins incessants de nul autre que la jeune Ulmmalia.

Ce jour fatidique mit fin à son intrépidité. Aux moindres efforts, les symptômes récidiveraient et une amputation deviendrait nécessaire pour éviter la gangrène. Un bâton de marche serait désormais un camarade indispensable à ne jamais se séparer. Ce jour qui devait être une simple routine restera gravé à jamais dans sa mémoire.

Sa convalescence, lui permit de faire plus ample connaissance avec cette jeune femme au visage angélique, nanti d’un sourire ensorcelant, d’une douceur et d’une délicatesse sans égale. Son charme et sa beauté finirent par percer la carapace de ses émotions. Il rendit les armes devant une telle douceur, il s’avoua vaincu et en devint éperdument amoureux. Sa longue chevelure noire comme la nuit emprisonnait la perfection de sa jeunesse. Les hommes en sa présence s’abandonnaient à des fantasmes plus sordides les uns que les autres. Réfléchir avant d’agir n’était pas une alternative devant une telle silhouette.

Parmi les prétendants à ses pieds, elle choisit Kosalky. En lui, elle voyait un homme doux, fort, jovial et charmant, les circonstances opportunes pour fonder une famille. Il était de dix-neuf ans son aîné et elle, n’avait que vingt ans. Son courage, sa témérité, et sa bravoure ne la laissaient guère indifférente. Il saurait protéger sa famille. Son apparence virile attirait de nombreuses femmes, mais tous furent détrônés par la belle infirmière. 

D’une grandeur moyenne, environ un mètre soixante-douze, de fortes carrures, il arborait une courte barbe brune, et de longs cheveux, tressés, brun foncé. Son visage cuivré dénonçait ses nombreux combats. Ses yeux bruns, enfoncés dans les orbites lui donnaient un air sévère lorsqu’il fronçait les sourcils.

Ils se fréquentèrent quelques années avant de prendre une décision qui changerait leur vie respective, unir leur destin et avoir un enfant.  

Malgré ses anciennes blessures construisit une petite chaumière dans un endroit retiré de la ville pour y vivre des jours heureux avec sa nouvelle compagne de vie. La chaumière terminée, Ulmmalia donna naissance à une fille particulièrement différente des autres enfants et la nomma Dayéra. Une magicienne métamorphe. L’histoire de leur rencontre m’a été racontée tellement souvent, que je ne les compte plus.

***

Je remarquai la démarche de mon père

— Elle remet ça ?

— Ma blessure ? Oui, oui, surtout quand ton fils te lance une table dessus, rétorqua-t-il avec sarcasme en massant sa cuisse !

— Ouaip ! j’y suis peut-être allé un peu fort.

Je me dirigeai vers la fenêtre la tasse à la main et m’appuyai contre le mur. Je déposai mon aloie sur le châssis et du revers de la main, écartai les rideaux. Je dus m’arcbouter pour jeter un œil à l’extérieur, soit la fenêtre était trop basse ou soit moi, j’étais trop grand. Pour l’instant, un silence régnait sur la vallée, seuls les cris des créatures nocturnes perçaient l’obscurité. Sur les remparts, mes compagnons, immobiles comme des statues de pierre, scrutaient les environs à l’affût des dangers potentiels. Mes souvenirs se mirent alors à affluer comme du poison qui pénètre mes veines. Vers l’âge de six ans et de manière nébuleuse, ma mère disparut. Sa perte m’avait causé tellement de chagrin que je me suis refoulé sur moi-même. À partir de ce jour, je suis devenu un petit garçon rebelle dans le monde que je créais au jour le jour. Je me battais, je volais, je n’écoutais plus les consignes, je bravais les interdictions et je mentais, bref j’en voulais au monde entier, à l’intérieur de moi grandissait une colère refoulée. Mon père dut, au bout d’une année, m’abandonner aux mains d’Erakor. Était-ce pour cette raison ?

Pour moi, mon père m’abandonnait à un étranger, pour ainsi me punir. J’ai dû constater malgré moi que sa punition n’en était pas une, lorsque je ne le voyais plus revenir.

Le soir, terrorisé, je fermais les yeux embués sur ma couche cherchant un sommeil qui ne venait jamais. Les histoires que ma mère me racontait à l’heure du coucher, les petits tours de magie qu’elle faisait pour m’endormir n’étaient plus qu’illusions. Dans ces histoires, dont j’avais puisé et nourri son monde, je devenais un grand explorateur à la conquête de nouveaux territoires.

Mon père, conseillers du roi et frère d’armes d’Erakor, quitta le cercle de l’élite et ne revint plus jamais au château après m’avoir remis entre ses mains. Erakor promit de faire de moi un grand guerrier. Mes vraies origines lui étaient inconnues, seul lui incombait mon entraînement.

J’ai dû suivre Erakor, dans ses déplacements, et l’auberge en faisait partie.

Le bruit, la brutalité, les cafouillis de ce qui devait être des chants et la testostérone des hommes enivrés étaient maintenant ma réalité. J’ai dû apprendre à m’y contraindre parce que de toute évidence, le petit monde qui autrefois occupait mes pensées s’écroulait comme un château de cartes. Au village, j’ai toujours aimé que ma sœur, mes parents, surtout ma petite sœur me remarque par mes acrobaties, mon intrépidité et mes espiègleries. On m’acclamait et on me complimentait. J’avais tenté d’en faire du pareil devant les hommes au château, mais plus personne ne me portait attention.

Chaque soir, sur ma couche inconfortable, je rêvais à ma mère me remémorant son visage qui, avec le temps, se perdait dans mes souvenirs, il finit par s’estomper et disparaître. Ma mère me manquait, pourquoi était-elle partie ? Je n’ai jamais su, elle était partie, tout comme mon père.

Cependant, les histoires où en grand explorateur, je découvrais de nouveaux territoires inexplorés restèrent bien ancrées dans mes souvenirs des années durant. Mes amusements avec Dayéra, ma sœur, furent remplacés par un monde de froidure et de désolation, celui de la guerre et l’anarchie. Les récits des exploits de son père, devant le foyer, se transformèrent en soirée à l’auberge avec Erakor, mes jeux en un entraînement rigoureux avec les guerriers du roi. Je passais le restant de ses soirées, seul dans un dortoir froid et humide, à démêler mes souvenirs, mais même eux m’abandonnaient.

Pendant des années, je m’efforçai de créer un lien affectif avec Erakor, mais il ne me le rendait guère. En allant vers le jeune Gulior, le fils du roi, j’y trouvai un réconfort. Il était plus jeune que moi de deux ans et débutait son entraînement, comme, se devaient les princes. Il semblait manqué de confiance en lui et intimidé par les guerriers du roi. Nous apprîmes à nous connaître, de nombreux points en commun nous unissaient. Nous devînmes aussitôt d’inséparables camarades. Nous nous entraînions la majorité du temps au grand bonheur du maître, Erakor.

À l’occasion, pour rêvasser nous devions trouver un endroit où nous pouvions nous raconter nos rêves et nos histoires abracadabrantes qui étaient notre réalité d’enfant. Pendant ces brefs instants, nous fuyions la tangibilité de la guerre. Pour Gulior, ces récits devenaient chaque jour plus nostalgiques, elles lui donnaient envie de partir et fuir avec moi a l’aventure avec moi. L’alternative semblait beaucoup plus amusante que de passer sa vie assis à longueur de journée, à prendre des décisions, sans cesse contestées, il devait donc en faire son deuil.

 Le roi prêchait sans cesse à son fils qu’il serait un bon souverain comme lui. Pff un bon souverain comme lui, espérons qu’il ne deviendra pas comme son père. S’il écoutait les enseignements d’Erakor, il apprendrait la sagesse, la compassion et pourrait protéger son peuple, etc. … Le roi Kéios était aussi chaleureux qu’un glacier, envers son fils et envers sa femme. La sagesse et la compassion n’étaient pas ses points forts, mais plutôt ses faiblesses, accompagnées par la malhonnêteté et l’hypocrisie. Il était un homme opportuniste et ça, même aux dépens des êtres aimés, tout ce que Gulior ne sera jamais.

La totalité de notre quotidien se limitait à l’entraînement où nous apprenions les rudiments des différentes armes. Nous fûmes initiés aux stratégies de guerre et à un apprentissage sur les éventuelles faiblesses chez l’ennemi, etc. …

Gulior savait qu’il devait succéder à son père et n’en laissait paraître aucun plaisir. Moi, on me destinait à être une simple machine de guerre comme tant d’autres, vouée à la protection du peuple.

Quand l’aube se pointait, l’éternelle monotonie recommençait, jusqu’au crépuscule. Chaque nuit, je devais faire face à d’effrayants cauchemars éveillés. Des silhouettes menaçantes et sanguinolentes se matérialisaient dans les coins sombres du dortoir et se dirigeaient vers moi pour m’emporter dans un monde d’où jamais je ne pourrais revenir.

Dans un des murs de pierre grisâtres de l’immense dortoir froid et humide, un petit ajour, par laquelle s’échappait une odeur répugnante de sueur et de moiteur, laissait pénétrer des rayons de lune qui diffusaient un faible clair-obscur. Je m’y blottissais sans cependant m’agglutiner au mur. Recroquevillé et appuyé sur le mur, je serais plus vulnérable, les créatures pourraient me saisir en sortant les bras des murs à l’abri de la lumière, réfugié sous cette petite fenêtre, je m’imaginais être protégé du sort que me destinaient ces êtres décharnés. On m’avait enseigné que les âmes vengeresses se volatilisaient si elles étaient exposées à la lumière du jour, puisqu’ils étaient des êtres ténébreux vivant sous terre. Leur talon d’Achille devrait être le même. Je ne fus jamais emporté, mais j’appris cependant que les âmes vengeresses ne fuyaient pas les rayons de lune. Quoi qu’il en soit, mon imagination s’endormait sous cette arche avec moi en position fœtale, me sentant ainsi en sécurité.

Aux moindres cliquetis métalliques d’épée, de craquement de bois ou des ronflements interrompus, j’ouvrais les yeux, terrorisé, et mon imagination se remettait en route.

Une inconfortable paillasse, sur un lit de fortune, craquait aux moindres de mes mouvements. La couverture qui sentait la sueur et l’humidité prenait le relais de mes draps propre aux parfums enivrants. Aux repas, ce que je devais ingurgiter ressemblait tout simplement à un amas de crottins de zauric, d’ailleurs le goût… sans commentaire. Chaque soir les repas étaient différents, mais avaient toujours la même saveur d’excréments.

Durant les soirées de beuverie, la frayeur placardait mon visage quand je voyais la brutalité des guerriers entre eux. Ces images barbaresques restaient indifférentes aux yeux d’Erakor, il n’en faisait aucun cas, il ne semblait pas me remarquer. Un soir, des guerriers enivrés m’ont pris comme cible pour s’amuser et m’ont malmené jusqu’à ce qu’Erakor intervienne, la main sur le pommeau de son épée, prêt à dégainer et défier les ivrognes en duel. Bien sûr en tout bon lâche, ils refusèrent en se confondant en excuses.

Depuis la mort accidentelle de sa fille, Erakor, ne voulait pas se lier d’affection pour un autre enfant tant sa perte lui était insurmontable. Il dut cesser d’aller sur le champ de bataille pendant presque une année entière, sa concentration, ses habilités aux armes blanches s’en voyaient réduites, combattre un gorator aurait été une mort assurée.

La fille d’Erakor s’amusait sur le pont avec les autres enfants, du temps où sa structure commençait à s’effriter. Elle mit le pied sur une pierre qui céda sous son poids et tomba à l’eau, elle fut aspirée vers le fond par un courant marin. Il la retrouva sur le bord de la rivière Urshan, à l’extérieur de la cité, il ne s’en remit jamais.

À partir de ce jour, son affection pour moi devint presque celle d’un père. Il s’engagea corps et âme à mon bien-être, en commencent par calmer la brutalité des hommes envers moi et voir à mon éducation, Erakor, devint alors mon seul mentor. Lors des repas et des beuveries auxquelles il participait, je l’accompagnais, et m’intégrais à mes nouveaux camarades d’armes tous, sauf Byrmael, Udor et Arthenis qui semblaient me prendre en aversion pour une raison que je ne connaissais pas.

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