Les damnés de la vallée des morts chapitre I.

CHAPITRE I

Le gorator fit une chute de trente mètres et se fracassa le crâne sur un rocher recouvert de mousse gluante en contre bas de la muraille. En dépit de sa blessure, il parvint à se relever. Je lançai une corde qui atteignit le sol boueux de la vallée et en descendis. La pluie torrentielle butait contre le mur créant d’abondantes rigoles d’eau qui ruisselaient. Elles suivaient les irrégularités des pierres et rendaient la paroi glissante. L’eau et le vent me fouettaient le visage et amenuisaient mon angle de vision. Les deux pieds appuyés sur la muraille, je descendais à tâtons. La désescalade était tellement glissante que je décidai de me propulser vers l’arrière en effectuant un saut périlleux. Dans un petit amas de chairs gisant dans la vase, je retombai recroquevillé. L’odeur des guerriers enflammés, du sang coagulé des gorators et de bois brûlé m’enflammait les poumons et me brûlaient les narines. Mes yeux se rivèrent sur les corps inertes et désarticulés de mes frères, les gorators semblaient s’en être donné à cœur joie. Je ne pouvais m’y attarder, c’était moi ou lui. Haletant, je sentais mon cœur pulser dans mes tempes, il battait à tout rompre. Si ce n’avait été de l’orage, le tempo se serait répercuté sur l’étendue du territoire. L’épée à la main, je fonçai vers lui en exécutant une roulade frontale. Je me redressai, tendis mon épée à bout de bras, me protégeant avec mon bouclier. J’évitai de justesse les frappes colossales de mon adversaire. Par dessous, ma lame fendit l’air et je la lui enfonçai dans le thorax. Un liquide rouge foncé a l’odeur nauséabonde, m’éclaboussa le visage et affluait sur sa cuirasse.

Le géant recula de trois pas puis s’affaissa sur les genoux. Dans un saut spectaculaire, je brandissais mon épée à bout de bras, et, d’une frappe puissante je le décapitai. Dans un bruit de chair déchirée et de craquement d’os, sa tête tomba au sol et dévala la pente, s’immobilisant au côté d’un bosquet de hautes herbes. Je pouvais encore entrevoir son regard, la cruauté et les ravages de la calamité me firent dresser le poil des bras. Pour quelques instants, je me sentis captif de cette vision. Je me lissai les cheveux vers l’arrière et m’essuyai le visage du revers de la main. Je la ramassai par les cheveux, la bouche déformée par le dégoût empoigna une lance plantée dans le dos d’un guerrier, l’enracina au sol et l’empalai.

Un de ses semblables se jeta sur moi la hache élevée au-dessus de la tête. La pluie imbibait mon armure, mais je réussis avec un mouvement du bassin à éviter sa puissante frappe qui s’abattit sur le sol.

À chaque impact sur ma rondache, elle se fissura. Un déplacement latéral avec celle-ci fit dévier la hache de sa course et s’abattit sur un rocher. Du coin de l’œil, je vis le rocher voler en éclat ce qui fit grimper mon taux de stress à son paroxysme. Combien de temps tiendrai-je avant que mon bouclier se brise ? Est-ce mon destin de terminer comme ce rocher ? Je reculai de quelques pas et me mis dans une position qui m’offrait une plus grande défensive, j’anticipai mentalement les déplacements de sa contre-attaque. L’épuisement me gagnait, j’étais hors d’haleine et mes muscles me brûlaient. La hache fendait la pluie et martelait mon bouclier qui céda sous les impacts, il brisa en deux. Le tranchant continua sa course et m’effleura l’épaule. Une caresse qui entailla le cuir de mon armure et sectionna un lambeau de chair. Je canalisai mon énergie, attrapai une lance plantée sur un cadavre brûlé et me catapultai sur un rocher situé derrière lui. Je lui sautai sur le dos et, enfonçai mon glaive dans la chair coriace de sa nuque. Je la retirai et la plantai à nouveau quelques centimètres plus bas. Elle le traversa de part en part. Le gorator referma ses deux mains sur la main. D’un coup sec je la retirai et lui coupa la paume de la main toute en lui sectionnant plusieurs doigts. Le monstre se retourna vers moi en titubant, recula de quelques mètres avant de s’écrouler sur les genoux et lança un cri de rage. Un hurlement qui me glaça les sangs. Les efforts qu’il fournissait pour se relever furent vains. Je répliquai de coups à répétition à la base du cou. La malédiction n’avait d’emprise sur un gorator ou la tête et le corps étaient dissociés.

Chaque fois que ma demi-rondache absorbait les chocs colossaux des adversaires, je reculais de quelques pas contre toute volonté. Mon épée intercepta sa hache et me permit de l’éviter. Je changeai brusquement la direction de la pointe de mon épée, la transférant de main d’un mouvement demi-circulaire. Distrait par la manœuvre, un des monstres stoppa net et fit machine arrière, ne sachant où et quand il serait frappé d’estoc. J’en profitai pour escalader un gros arbre mort et tentai de lui sauter sur le dos. En plein vol, il m’atteignit sur la cuisse avec le plat de sa hache. Impuissante, l’arme était sur le point de s’abattre sur moi. Vulnérable, je reculai, poursuivis par la hache qui s’abattait avec intermittence entre mes jambes jusqu’à ce que je sois adossé à un rocher. Lorsqu’il leva sa hache, j’en profitai pour lui passer entre les jambes et lui taillader l’intérieur de la cuisse au passage. Il se retourna vers moi, le sang giclait à flot de sa blessure, mais il fonça tout de même vers moi. Je l’évitai en effectuant un bond de côté, je sautai, et, avec un élan stimulé par la vengeance, lui sectionna la jugulaire avec mon demi-bouclier aux rebords tranchant. Son fluide corporel répugnant se mélangea à la vase. Avec ardeur, je mis fin au combat en lui dissociant la tête du corps.

Le dernier prit la fuite. Pour le stopper dans sa retraite, je catapultai mon épée. Elle tournoya telle une dague déchirant l’air et s’enfonça au centre de son dos. Il se releva, retira l’épée et me dit avant de disparaître de mon champ de vision, moi Kormach d’Isador.

Nous venions de chasser des envahisseurs, qui menaçaient la cité d’Arcanis. Plusieurs victimes parmi les villageois furent découvertes, après qu’un gorator se soit introduit dans l’enceinte. Leurs attaques récurrentes aux portes perduraient depuis plus de dix-sept ans. Cette fois, les assauts devenaient plus sanglants et cruels que jamais. Quoi qu’il en soit, nous finîmes par leur imposer le retranchement, mais non sans pertes, et souffrances. Des pertes autant morales que physiques. J’arpentai le territoire et j’y voyais mes frères d’armes mutilés, décapités et empalés sur des lances ancrer au sol, leur tête positionnée devant eux. Cette vision répugnante me donnait des frissons dans le bas du dos accompagné de haut-le-cœur. Rage et angoisse m’animaient. Je marchais sous la pluie abondante dans une rivière de sang qui ruisselait et contournait mes mocassins enfoncés dans le sol vaseux. Mes cheveux détrempés me collaient au visage et le sang qui s’écoulait de sous mon cuir chevelu suivait les courbes de mon visage. Les cris de douleur de mes frères d’armes, les hurlements et les supplications, me résonnaient dans la tête comme un martèlement de tambour.

Les mains sur les oreilles, je me laissai choir sur les genoux en me passant la main dans les cheveux, je hurlai jusqu’à m’en faire éclater le gosier.

Si leur travail sur cette fichue planète était arrivé à terme, pourquoi ne leur as-tu pas offert une mort digne d’un héros ? N’es-tu pas miséricordieux ? Ils ne méritaient pas cette fin aussi infâme. Je frappai le sol boueux avec mes poings. Je regardai le sol en m’adressant à un Dieu, en lequel j’avais foi. Ton peuple, t’a-t-il déjà trahi ? Ne t’ont-ils pas toujours adoré ? N’as-tu aucune pitié ? Où est ta compassion pour ces hommes ? … Bah ! À quoi bon perdre mon temps, mes paroles ne doivent même pas atteindre son cœur de pierre.

Malgré mes sévères contusions, je titubai jusqu’au centre du champ de bataille. Ma vision s’étendit sur l’ampleur du massacre qui s’avérait plutôt être une exécution massive.

Les émanations insupportables de chair calcinée y demeuraient en suspension, elles me brûlaient les narines et les yeux. Quand j’avais ma salive, c’est le goût de la mort et de désolation qui pénétrait en moi.

— L’ennemi nous a massacrés, et toi tu l’as regardé, sans le moindre scrupule. Je ne te croyais pas méchant à ce point… Je n’ai pas la prétention de dire que je peux prendre ta place. Cependant, moi contrairement à toi, j’essaierai de protéger mes frères, ô, très cher roi des charlatans.

Je sais que ce n’était pas de mon ressort, mais la culpabilité me dévorait de l’intérieur.

— Grâce à ta grande clémence Orven, je me sens seul et je n’ai plus rien à perdre, autre que la vie. Et pour ce qu’elle vaut aujourd’hui.

Alors, je te jure qu’à partir de maintenant le combat est entre toi et moi. Je n’ai pas besoin d’un dieu aussi malveillant. Nanadiah saura nous protéger et toi, va en enfer et reste-y.

En trébuchant sur le moindre obstacle, je cheminai dans des scènes cauchemardesques qui m’apparaissaient irréelles. Aucun homme avec une conscience ne pourrait rester de glace devant de telles abominations. J’ai vu des atrocités, mais comme ce soir, non.

Quand j’étais jeune, des cauchemars hantaient mes nuits, et aujourd’hui encore, à l’exception que ceux-ci sont différents. La répugnance que j’éprouvai pour cette guerre ne faisait que s’accentuer. Mais après tout, voilà pourquoi on m’avait formé. Parmi mes souvenirs les plus ténébreux, les scènes de ce soir s’y ajoutaient. Le plus aguerri des guerriers ne peut s’habituer à voir de telles horreurs.

Depuis le début des hostilités, la liste des pertes s’allongeait de façon exponentielle. Sur quatre mille guerriers, mille six cents restaient mobilisables à la protection de la cité. Les autres, massacrés et torturés, ce qui restait d’eux n’était plus que souvenir et douleurs pour les familles et les camarades éplorées.

La vallée de Durabord surnommée, vallée des morts, justifiait en tous points sa réputation. La malédiction sur ce territoire nous confinait derrière les murs de la cité. La moindre intrusion dans ce monde s’avérait coûteuse. Que ce soient, les prédateurs, les uroks, les gorators, la nature vivante ou l’inconnu. Tout n’était que mort et chaos. Au travers, les années, le sort de Freya et sa famille restent toujours gravés dans la mémoire des Arcaans.

Des remparts, nous pouvions voir venir les futures attaques. Nous profitâmes de ce moment de répit pour transporter nos frères blessés ou à l’article de la mort dans l’infirmerie du village. Bon nombre, d’entre eux, rendaient l’âme avant même d’y arriver.

Plus tard dans la soirée, la pluie torrentielle cessa et le ciel se dégagea. Les nuages furent transportés au loin sur de nouveaux territoires. Les quatre lunes réapparurent parmi le ciel étoilé, baignant la cité d’Arcanis d’un halo lumineux et jetant leurs rayons réconfortants sur les remparts. Quelque chose me préoccupait.

— Où es-tu Adragor ?

Il tardait à revenir. Pour lui, c’était la saison de la reproduction, elle durait plus de deux semaines et devait être revenue depuis plusieurs jours. J’espère que tout va bien pour lui. Je perds des frères à la centaine, mais la perte d’Adragor… je n’ose pas imaginer. Adossé contre une colonne de pierre, je dus patienter plusieurs heures avant d’entendre sortant de l’obscurité, des battements d’ailes régulier et lent, Adragor. Lorsqu’il se posa, je m’empressai de lui demander « Deux semaines de reproduction, et tu trouves le moyen d’arriver en retard de plusieurs jours, tu gardes la forme, grand-père. Au moins y’en a un qui a eu du plaisir, dis-je avec sarcasme ».

« Désolé fiston ! Au retour j’ai dû livrer un combat avec quelques individus de mon ancienne meute, j’imagine que ton odeur leur déplaise. »

Les choses auraient pu être différentes si tu avais été présent avec ta meute… mais, j’hésitai à dire ce que je pensais vraiment et me rétractai… elles auraient terminé de la même façon, me dis-je en lui tapotant les naseaux.

« Fistons, tes émotions transparaissent dans tes yeux, et je suis dans tes pensées alors, ne m’épargne pas, je suis assez grand pour accepter tes remontrances »

« Oublie ça Adragor, je suis juste content que tu sois revenu. Allez, viens. Allons voir Kosalky. »

Je quittai finalement les remparts, laissant derrière moi des hommes brisés, vide de toute émotion devant une rivière de sang et une atroce puanteur qui ne laissera jamais oublier le carnage de ce soir.

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